Introduction
Vue générale du siteLa construction d'une fontaine circulaire de 7 m de diamètre sur la place François Mitterrand a nécessité une intervention archéologique, limitée à une profondeur de 0,90 m. La présence d'un petit local technique de 16 m2 de surface pour l'entretien de la fontaine a permis de sonder plus profondément les terrains jusqu'à 4 m sous le niveau actuel.
Problématique de la fouille.
Sous l'emplacement de la future fontaine se trouvaient jusqu'au XIXème siècle le bâtiment de l'Officialité de l'évêché de Lisieux ainsi que plusieurs maisons alignées selon un axe nord-sud, séparant le cimetière paroissial Saint-Germain de la place du marché. L'Officialité n'est attestée pour la première fois dans les textes qu'en 1770, mais les bâtiments peuvent vraisemblablement dater au moins du XVIème siècle (ce qui est le cas pour certaines des maisons situées au sud de l'Officialité). L'ensemble fut démoli en 1860, date à laquelle la municipalité décida de déplacer le cimetière, depuis transformé en place.

Sur le plan archéologique cette place (ancienne place Thiers) a été préservée, même lors de la reconstruction après les bombardements de 1944.
Depuis la découverte par François Cottin, dans les années 1950, d'importantes poutres en bois à l'ouest de la place, l'idée de la présence d'un port gallo-romain a été longtemps envisagée sous la place actuelle . Cette hypothèse est maintenant à exclure depuis la découverte, à 2 mètres de profondeur, de constructions gallo-romaines, révélées dans des sondages effectués aux emplacements d'une douzaine de trous pour la plantation d'arbres. Sur le plan historique, cette place est mieux connue par la présence de l'ancienne église Saint-Germain (fondation probable au VIe siècle), entourée par son cimetière, qui a perduré jusqu'à l'époque moderne.
Résultats de l'intervention archéologique
Les principaux résultats de cette intervention se résument à la mise au jour, dans le demi-cercle est de la fontaine, d'un bâtiment de l'époque moderne. Il est constitué d'une salle basse, orientée nord-sud, séparée en deux parties distinctes par une cloison de bois. Elle limite le début de la nécropole moderne repérée dans le demi-cercle ouest. A l'emplacement du local technique, les sondages ont principalement révélé une fosse maçonnée dépendant de latrines de l'époque moderne. Cette fosse a été construite dans un important remblai pouvant être rattaché au comblement des fossés du Fort l'Evêque construit au XIVe siècle.
Vue générale des vestiges
Le bâtiment
Vue du bâtiment de l'époque moderneIl comprend une salle basse, constituée de deux murs porteurs d'une épaisseur de 0,50 m, disposés parallèlement suivant une orientation nord-sud. Ils délimitent un espace de 2,68 m de largeur, limité à 7,82 m de longueur par deux petits murs de refend de 0,25 m d'épaisseur. Cette surface est encore divisée en deux parties par une petite cloison repérée par des trous de piquets de forme rectangulaire.
Le mur porteur ouest est fabriqué avec des moellons calcaires de calibre disparate (du petit au grand appareil). Il semble plus ancien que le mur opposé qui est construit différemment avec des pierres calcaires (calcaire cénomanien du Pays d'Auge) de petit à grand appareil, et de chaînages verticaux de briques typiques des constructions du XVIIe ou XVIIIe siècle. Dans son milieu, il a été décelé le départ d'un d'escalier visible par trois marches. Cet accès débouche dans la pièce nord constituée d'un sol en terre battue. Traces des trous de piquetsLa pièce sud, plus soignée, était pourvue d'un dallage de tomettes rouges, surmonté d'une fine couche d'occupation stérile. Ces deux parties ont été séparées par une cloison faite de piquets à section rectangulaire entre lesquels se trouvaient des plaques de plâtre retrouvées en partie effondrées sur le dallage de la pièce sud. Ce dallage ne semble pas contemporain des murs. La surface du dallage limitée à une découpe régulière suggère une pièce antérieure plus petite avec un contact seulement avec la cloison sud qui peut être contemporaine.

Cette salle basse a été remblayée avec des déchets de destruction dans lesquels ont été retrouvées de très nombreuses bouteilles de grès et de verre, datant du XIXe siècle, dont beaucoup possédaient encore leur bouchon.
Partie externe de la construction
Les couches archéologiques observées dans le demi-cercle ouest de la fontaine mettent en évidence un épais remblai de terre brune contenant de nombreux ossements humains non en place. Il est possible que le bâtiment précédemment décrit ait servi de limite est à la nécropole Saint-Germain datée des époques médiévale et moderne. Ce type de remblai, étudié dans les fouilles de 1998, atteste la présence du cimetière, même si le sondage actuel, limité à la profondeur de fondation de la fontaine (0,90 m par rapport au sol actuel), n'a pas permis d'atteindre des sépultures en place.
Fosse et fossé
Local technique en cours de dégagementA l'est de la pièce basse, au niveau de l'emprise du local technique, une fosse septique a été découverte. Ses murs sont constitués d'un appareillage hétérogène avec chaînages de briques verticaux et enduits rouges retrouvés jusqu'au fond de la fouille. Le comblement est fait, au sommet, de remblais de destruction, recouvrant un épais niveau organique qui a livré du matériel datant du XIXe siècle. L'exiguïté de la fouille n'a pas permis d'établir un contact direct avec la pièce basse.
Cette fosse septique a été construite dans un remblai épais de terre argileuse gris-vert homogène, sans matériel datable. Visible sur plus de 4 m de hauteur, son épaisseur totale n'a pu être estimée, limitée au niveau le plus bas du local technique. Il correspond au comblement d'une importante excavation pratiquée dans le cours du Moyen Age, perforant les sols gallo-romains évalués dans les sondages de 1998 à une profondeur de 2 m par rapport au sol actuel. Celle-ci est actuellement interprétée comme le tracé du fossé du Fort l'Evêque, qui constituait au XIVe siècle une forteresse réduite, protégeant uniquement la cathédrale et le palais épiscopal.
Conclusion
Les vestiges archéologiques découverts sont cohérents avec les données historiques. Le positionnement de ces structures sur le cadastre de 1825 permet bien d'identifier la pièce basse et la fosse septique comme des constructions dépendant du bâtiment de l'officialité. Le détail des textes révèlent que l'Officialité était le siège du tribunal ecclésiastique, dont la réunion se tenait dans une salle basse. Cette description concorde assez bien avec les vestiges archéologiques découverts. De même, le fait que deux états au moins du bâtiment aient été retrouvés lors de la fouille, n'est pas incompatible avec ce que l'on sait de son histoire. L'Officialité et les maisons qui lui sont accolées au sud ont vraisemblablement été construites entre le milieu du XVe siècle et 1569, date à laquelle ces dernières sont vendues à des particuliers par l'évêque Le Hennuyer. Le bâtiment de l'Officialité à lui-même été reconstruit au XVIIe ou au XVIIIe siècle (avant 1785, où il est attesté sous sa forme actuelle par un plan de la ville). Or au XVIIe siècle (du règne de Louis XIII à 1681), c'est l'ensemble du palais épiscopal qui a été reconstruit. Il n'est pas impossible que les deux reconstructions soient en fait liées, étant donné le peu de distance séparant les deux institutions.
Enfin, la présence de nombreuses bouteilles, entre le niveau d'occupation et le comblement dû à la destruction, peut sans doute s'expliquer par la présence d'un limonadier (c'est à dire un tenancier de bar), habitant les lieux, qui s'opposa à la destruction des bâtiments vers le milieu du XIXe siècle.

Concernant l'épais remblai gris-vert observé sur plus de 4 m de profondeur sur l'emprise du local technique, il est actuellement interprété comme la conséquence du comblement d'une vaste excavation correspondant aux fossés du fort épiscopal construit au XIVe siècle. Une partie de ce fossé est connue au sud de la cathédrale, (pour avoir déstabilisé l'aile du transept de l'édifice) et se trouve en projection sur le tracé de la fontaine. Cet important creusement effectué pendant le Moyen Age explique l'absence des niveaux gallo-romains (détruits) qui devaient se situer à environ 2 m sous le sol actuel.
Didier Paillard
Archéologue, responsable de l'opération
Bibliographie

Cottin F., 1956, Noviomagus Lexovoirum des temps les plus lointains à la fin de l'occupation romaine, Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, tome LIII, 1955-1956.

Paillard D.,1998, Lisieux (Calvados), Place François Mitterrand, D.F.S. de sondages, décembre 1998, 29 p.