Introduction
Vue générale du siteEn amont de la construction de 23 logements au 10 boulevard Carnot et rue Basse-Navarin sur le site nommé "les Galeries Navarin" à Lisieux (Calvados), un diagnostic archéologique a été effectué dans le cadre de l'emprise de la future construction (parcelles n° 261 et 443, section AO de 1972, édition à jour pour 1983). Afin d'évaluer le potentiel archéologique pouvant être affecté par ce projet d'urbanisation, le diagnostic a été pratiqué en aire ouverte s'inscrivant schématiquement dans un rectangle de 40 m de long sur 6 m de large. Il a permis de mettre au jour une voie gallo-romaine orientée nord-sud. Les vestiges découverts sont conservés uniquement dans la moitié nord du sondage. La moitié sud du site a été altérée par des aménagements du XIXe siècle, vraisemblablement suite à un nivellement du terrain pour la construction des galeries Navarin en 1825. Dans ce secteur, seuls les fossés bordiers de la voie ont été épargnés par ces terrassements. Leur présence confirme l'aspect linéaire de l'axe dégagé et nous renseigne sur sa largeur estimée 5,50 m. L'étude de cette voie romaine laisse apparaître deux techniques de fabrication différentes. La partie la plus au nord du site est constituée d'un cailloutis compact qui vient mourir vers le sud, sur une voie pavée de pierres calcaires.
Le secteur pavé
Voie pavée de pierres calcairesLe premier état de la voie est constitué d'un secteur pavé de pierres calcaires (grosseur moyenne : 10 cm) finement disposées, reposant directement sur le sol naturel. L'ensemble est bordé de deux petits fossés d'une largeur de 0,40 m et d'une profondeur de 0,15 à 0,30 m. Suivant le relief naturel du terrain, la partie supérieure de la voie présente un pendage de 4 % vers le nord, puis atteint 8 % dans les quatre derniers mètres où elle s'interrompt définitivement. Son prolongement vers le nord débouche sur un chemin, qui dans son état primitif est grossièrement empierré. Sa fréquente utilisation entraîne l'apparition de plusieurs ornières et le dépôt de déchets divers (coquilles d'huîtres, os d'animaux, petits tessons de céramiques, clous en bronze). Elle engendre aussi le comblement des fossés bordiers. Un second niveau de recharge calcaire recouvre grossièrement le premier et s'élargit sur les fossés. Dans cet état les abords de la voie sont constitués d'une simple rigole faiblement marquée. C'est seulement à partir de cette phase qu'apparaissent dans la partie nord du site les premiers niveaux de cailloutis. Ce nouveau tronçon est le prolongement de la voie vers l'extérieur de la ville.
Le secteur de cailloutis
Coupe de la voie en cailloutis
Comme on l'a signalé ci-dessus, le premier état de la voie est probablement un chemin grossièrement empierré dont l'utilisation a engendré un dépôt de sédiments.
Sur cette couche vaseuse repose le premier niveau de cailloutis dont les bords sont constitués d'une simple rigole. L'utilisation fréquente de cette partie de la voie a nécessité un entretien régulier, qui se traduit par une dizaine de recharges successives observables sur plus de 1 m de hauteur.Cet apport de matériaux a des répercussions sur le pendage de la voie qui se redresse à 4 % comme dans la partie supérieure de la zone pavée.
Les abords de la voie
Fondation de bâtimentLa zone ouverte pour le diagnostic correspond globalement à l'emprise de la voie romaine. De ce fait, les constructions pouvant se situer de part et d'autre de cet axe n'ont pu être observées, excepté l'angle nord-ouest d'un bâtiment localisé dans la partie nord-est du site. Le mur en place est constitué d'un seul niveau de pierres calcaires montées à sec formant le parement extérieur. L'angle nord de cette construction est constitué d'un gros bloc calcaire assurant ainsi une bonne assise au bâtiment. La partie intérieure du mur est manquante. La fouille a mis en évidence la tranchée de fondations, ce qui permet d'estimer une largeur de mur comprise entre 0,55 m et 0,60 m. Aucun sol d'occupation n'a pu être repéré. L'ensemble de cette construction est installé sur un faible remblai romain et correspond chronologiquement au dernier état de la voie. On notera au passage le léger décalage entre l'orientation du bâtiment et celle de la voie romaine.
Datations et interprétations
La datation de toutes ces structures est difficile à établir avec précision. La fouille du secteur pavé et de celui en cailloutis n'ont livré que de faibles indices. Les sondages effectués dans l'un des fossés montrent principalement du matériel du Ier et IIe siècles après J.C.. Si la voie semble bien attestée pour le Haut-Empire, la datation du bâtiment est plus incertaine. Chronologiquement il fonctionne avec les derniers niveaux d'utilisation de la voie que l'on peut situer vraisemblablement au début du Bas-Empire. Au Moyen Age, le secteur est connu comme une zone de pâture (nommé "le parc aux boeufs de l'Evêque"), ce qui explique la désaffection du site jusqu'au XIXe siècle.

Si la technique de voie constituée de cailloutis est fréquemment employée par les Romains, l'utilisation de dalles ou de pavés est plus inhabituelle. Sur le site Navarin, la jonction de ces deux types de voies soulève plusieurs questions.
Tout d'abord, dans l'état actuel de nos connaissances, il est difficile d'affirmer avec certitude que le secteur pavé se prolonge vers l'intérieur de la cité romaine. De même, comment interpréter l'arrêt brutal de ce pavage ? Correspond-t-il à des repères juridiques, avec d'un côté la cité et de l'autre la campagne ? Plusieurs indices semblent confirmer que nous sommes aux portes de la ville. Ainsi la nécropole du Grand-Jardin, datée du Haut-Empire, se trouve à moins de 100 m de ce point. Dans les croyances romaines, les cimetières sont toujours installés à l'extérieur de la cité, le long des grands axes de communication. De même, le zonage urbain que l'on a pu faire pour cette partie de la cité correspond globalement à la limite du secteur pavé. Enfin les vestiges du bâtiment découverts sur le site ne peuvent être assimilés à une habitation urbaine, mais plutôt à une construction légère, similaire à celles découvertes dans le quartier artisanal de Michelet, qui se trouve à la périphérie nord-est de la cité antique.

Ce type de voie, il faut le rappeler, est un phénomène exceptionnel dans nos régions. En Basse-Normandie, une seule voie dallée est signalée, toujours visible sur le site de la future médiathèque (ancien square André Malraux), place de la République à Lisieux. Elle est connue comme l'axe principal orienté Est-Ouest (decumanus maximus). La mise au jour de la voie pavée sur le site des galeries Navarin est incontestablement un des principaux axes Nord-Sud. Peut-on pour autant le définir comme l'axe majeur (Cardo maximus) ? Si beaucoup d'indices semblent l'attester (nature de la voie, dimensions, localisation, et projection vers les axes connus), il n'est pas possible de l'affirmer avec certitude, faute d'observations complémentaires.

La projection de cet axe vers l'intérieur de la ville le ferait passer sous le transept de la Cathédrale Saint-Pierre puis dans l'alignement de la rue du Paradis et du début de l'avenue Victor-Hugo.Le prolongement de la voie vers le nord, mène vers la vaste nécropole du Grand-Jardin et plus loin vers un pont attesté au Moyen Age. Toutefois cette projection demande, là encore, certaines vérifications pour confirmer son extension vers la campagne. Il faut rappeler ici que le tracé de cette voie se trouve exactement sur l'emplacement d'une parcelle sondée en février 1997 au 3 rue Sainte-Marie (Didier Paillard, DFS de diagnostic). Ces derniers sondages limités à 1 m de profondeur (fondations de la future construction), n'avaient fait qu'effleurer les vestiges romains (remblai), sans pour autant pouvoir les identifier. Du fait du pendage de 3 à 4 % observé sur le site Navarin, on atteindrait une profondeur sur le site Sainte-Marie de l'ordre de 3,30 m sous le sol actuel, voire un minimum de 2 m suivant les altitudes NGF.
Conclusion

Positionnement des voies  sur le fond de plan actuel de Lisieux La découverte de cette voie romaine (inédite) est un apport essentiel pour la compréhension historique de la cité antique de Noviomagus (Lisieux).

Cet axe majeur complète nos connaissances sur la voirie antique déjà répertoriée.

Au simple regard de ce plan, on constate qu'elle suit une cadastration orthonormée et que l'espacement entre les axes nord-sud 1-2 et 2-3 est de l'ordre de 170 m. Cette même distance se retrouve aussi entre les voies 4 et 5 orientées Est-Ouest.

Didier Paillard
Archéologue, responsable de l'opération
Publications se référant au site

Paillard D., 1997, Une voie romaine sur le site des "Galeries Navarin" à Lisieux, Bulletin de la Société Historique de Lisieux, n° 40, décembre 1997, p. 7-15.

Paillard D., 1998, Etudes topographiques de la cité antique de Noviomagus, Bulletin de la Société Historique de Lisieux, n° 41, mai 1998, p. 29-38.

Paillard D., 1998, Lisieux, Galeries Navarin, Bilan scientifique de la région de Basse-Normandie 1997, Ed. Ministère de la Culture et de la Communication, Direction Régionale des Affaires Culturelles de Basse-Normandie, 1998 p. 48.

Paillard D., 1998 Lisieux (14) - Basse-Normandie, Boulevard Carnot (10), Galeries Navarin, Annuaire des opérations de terrain en milieu urbain 1997, Tours, 1998, p. 56 n° 205.

Buon O., 1998, La voirie lexovienne à l'époque gallo-romaine, Bulletin de la Société Historique de Lisieux, n° 41, mai 1998, Lisieux, p. 39-48.